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Un jour de mai 1991, un petit hélicoptère décolla de Khartoum, emportant Meles Zenawi à Addis-Abeba pour prendre le pouvoir dans son Éthiopie natale après des années de rébellion armée contre le gouvernement communiste de Mengistu Haile Mariam. À ses côtés se trouvait le pilote, Al-Fatih Urwa, ancien officier du renseignement soudanais et conseiller à la sécurité nationale, vêtu d’un treillis militaire.
Le vol n’était pas sans risques ; l’un des moteurs de l’avion tomba en panne près de Damazin, capitale de l’État du Nil Bleu au Soudan, avant d’être réparé. Malgré le danger, le vol se poursuivit. L’avion survola les hauts plateaux éthiopiens et, à l’approche d’Addis-Abeba, effectua un atterrissage prudent en spirale en raison du manque de sécurité à l’aéroport. À son arrivée, Zenawi offrit à Urwa sa ceinture et son pistolet personnel.
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Ce récit, présenté par Urwa dans le podcast « African Tales » sur la plateforme « Atheer », révèle les modalités de gouvernance qui ont caractérisé les relations entre Khartoum et Addis-Abeba pendant de nombreuses années. Dans ce contexte, les rôles s’entremêlaient par-delà les frontières, chaque partie étant en mesure d’influencer le pouvoir de l’autre. Urwa souligne que l’Éthiopie a toujours figuré dans l’esprit du régime soudanais comme un théâtre d’opérations potentiel de premier plan, compte tenu de la longueur de la frontière et des similitudes tribales entre les deux pays, ce qui a incité Khartoum à y développer un intérêt stratégique particulier.

Dans ce contexte, Urwa a tissé des liens étroits avec Zenawi, alors chef du Front de libération du peuple du Tigré, ainsi qu’avec le Front populaire de libération de l’Érythrée dirigé par Isaias Afwerki, en opposition au régime de Mengistu, qui a gouverné l’Éthiopie de la chute de la monarchie en 1974 jusqu’au début des années 1990. À Khartoum, il était considéré comme un « ennemi » en raison de son soutien au Mouvement populaire de libération du Soudan dirigé par John Garang, qui menait la « rébellion » au Sud-Soudan.
« Le pari soudanais était clair : la stabilité du Sud-Soudan commence par la destitution du régime de Mengistu. »
L’enjeu était clair : la stabilité du Soudan du Sud dépendait de l’éviction de Mengistu. Cela a engendré une alliance étroite, fondée sur une planification conjointe et un soutien logistique direct. Ce fut manifeste après la chute du régime éthiopien en 1991, lorsque Khartoum s’empressa d’accueillir Zenawi comme président de facto, avant même qu’il ne s’installe à Addis-Abeba pour prendre le pouvoir. Dans ce contexte, Abiy Ahmed, qui allait plus tard diriger l’Éthiopie, était un jeune membre d’une des factions du large front qui avait renversé le régime communiste.
Après plus de trois décennies, le paradoxe est frappant. Le Soudan, qui a contribué d’une manière ou d’une autre à l’avènement d’un nouveau régime à Addis-Abeba, se retrouve aujourd’hui en proie à une guerre ouverte. De plus en plus d’indices laissent penser que l’Éthiopie, sous la direction d’Abiy Ahmed, issu du mouvement de Zenawi, ne se contente plus d’un rôle de médiateur, mais s’oriente progressivement vers une position d’acteur direct au Soudan, cherchant à remodeler le territoire environnant dans la poursuite d’un rêve à long terme : atteindre la mer Rouge.

Des fantômes sur les rives du Nil Bleu
Au début de la quatrième année de la guerre du Soudan, la région du Nil Bleu, qui avait constitué un tremplin crucial pour l’ascension au pouvoir de Zenawi, s’embrasa de nouveau, marquant l’ouverture d’un nouveau front dans le conflit soudanais. Fin mars, un événement significatif se produisit : les Forces de soutien rapide annoncèrent la prise de la ville de Kurmuk, avec la participation de leurs alliés du Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (faction d’Abdel Aziz al-Hilu), à l’issue de violents combats contre l’armée.
Kurmuk tire son importance de sa situation géographique stratégique, à environ 136 kilomètres de Damazin, capitale de l’État du Nil Bleu, et à proximité de la frontière éthiopienne. Elle constitue ainsi un lien vital entre le Soudan et l’Éthiopie, ainsi qu’avec le Soudan du Sud. La position relativement élevée de la ville confère à celui qui la contrôle un avantage considérable, en plus de sa capacité à contrôler des axes routiers cruciaux reliant les États du Nil Bleu et de Sennar. Il n’est donc pas surprenant que l’armée soudanaise déploie des efforts considérables pour reprendre la ville, à commencer par la récente prise de contrôle de la zone stratégique d’Al-Kili, en périphérie de Kurmuk, suite à des affrontements avec les Forces de soutien rapide et le Mouvement populaire de libération du Soudan-Nord (SPLM-N).
« Kurmuk représente un lien entre le Soudan et l’Éthiopie ainsi que le Soudan du Sud, et la ville est située dans une zone relativement élevée, ce qui donne un avantage stratégique à celui qui la contrôle. »
Depuis plus de trente ans, la région est au cœur des préoccupations militaires, ayant été le théâtre de précédents affrontements entre l’armée soudanaise et le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) dirigé par John Garang dans les années 1990. Elle constitue également une ceinture de sécurité directe autour d’infrastructures vitales, notamment le barrage de Roseires, pierre angulaire des systèmes d’approvisionnement en eau et d’électricité du Soudan. L’importance de la région est encore renforcée par ses abondantes ressources naturelles, en particulier l’eau, et par son statut de zone agricole parmi les plus riches du Soudan. Elle englobe de vastes terres productives et abrite la majorité des forêts du pays, ce qui lui confère un poids militaire et économique considérable.
La chute de Kurmuk a suscité l’indignation au sein de l’état-major soudanais, alimentant les spéculations quant à un éventuel rôle d’Addis-Abeba dans le conflit. Selon un communiqué militaire, les attaques contre Kurmuk provenaient du territoire éthiopien : des véhicules, partis d’Assosa, dans la région de Benishangul-Gumuz, auraient traversé des zones frontalières servant de points de ralliement avant de pénétrer en territoire soudanais. De même, Abdel-Aati al-Faki, gouverneur de l’État du Nil Bleu, a affirmé que les combattants impliqués dans l’attaque étaient « soutenus par l’Éthiopie », qualifiant les événements d’« invasion ».
Les répercussions des combats ne se sont pas limitées à la dimension militaire ; elles ont également entraîné des déplacements massifs de population. Certains habitants ont fui vers la ville de Damazin, tandis que d’autres ont trouvé refuge en territoire éthiopien, illustrant la complexité de la frontière entre les deux pays. Dans les semaines précédant (et suivant) la prise de Kurmuk, les relations entre Addis-Abeba et Khartoum se sont progressivement tendues en raison des accusations répétées du Soudan concernant le soutien éthiopien aux Forces de soutien rapide, notamment dans les zones bordant le Nil Bleu.
« Les attaques contre Kurmuk ont été lancées depuis l’Ethiopie, via des véhicules qui ont quitté la ville d’Assosa, dans la région de Benishangul-Gumuz, en direction du territoire soudanais. »
Début mai, ces accusations ont été révélées après que le ministère soudanais des Affaires étrangères a annoncé officiellement que l’Éthiopie autorisait son territoire à servir de base de lancement aux offensives des Forces de soutien rapide (FSR) visant des villes et des villages du Soudan. La réaction éthiopienne a été brève : de multiples démentis diplomatiques et un silence remarqué quant aux détails des accusations, contribuant à l’ambiguïté entourant le rôle d’Addis-Abeba dans le conflit.
Les empreintes éthiopiennes sur le champ de bataille
Ce qui se murmurait dans l’ombre concernant l’implication de l’Éthiopie dans la guerre soudanaise a commencé à être documenté en février dernier, lorsqu’une enquête de Reuters a révélé l’existence d’un camp en territoire éthiopien. Ce camp servait à entraîner des membres des Forces de soutien rapide, ainsi que leurs alliés du SPLM-N (faction al-Hilu), d’autres éléments du Soudan du Sud, et même des ressortissants éthiopiens. Selon ce rapport, le camp est situé dans la région de Benishangul-Gumuz, dans une zone forestière appelée Mengi, à environ 32 kilomètres de la frontière soudanaise, au point de rencontre de l’Éthiopie, du Soudan et du Soudan du Sud, ce qui lui confère une position stratégique extrêmement sensible.
L’enquête a révélé que le camp était conçu pour accueillir environ 10 000 combattants, dont plus de 4 000 sont déjà en activité, et qu’il est financé par les alliés régionaux des Forces de soutien rapide. L’enquête s’est appuyée sur les témoignages de 15 sources bien informées, notamment des responsables et des diplomates éthiopiens, ainsi que sur des documents de sécurité, des câbles diplomatiques et l’analyse d’images satellites. Ces images ont montré une activité accrue dans la zone depuis mi-2023, confortant l’hypothèse d’un soutien organisé et continu.
Reuters a signalé l’existence d’un camp situé en territoire éthiopien, utilisé pour entraîner des éléments des Forces de soutien rapide, ainsi que leurs alliés du mouvement al-Hilu.
Le rapport a également noté d’importants travaux d’aménagement à l’aéroport d’Assosa, situé à environ 53 kilomètres du camp. Ces travaux comprennent la construction de hangars pour avions, d’aires d’opérations pavées et d’équipements destinés aux opérations de drones, tels que des stations de contrôle au sol et des antennes de communication par satellite. Ces aménagements s’inscrivent dans un contexte plus large : le rapport cite des responsables éthiopiens affirmant que l’armée travaille à transformer l’aéroport en un centre d’opérations de drones au sein d’un réseau de bases dans l’ouest du pays. Cette initiative fait partie des préparatifs visant à faire face à ce qui a été décrit comme des « menaces potentielles » à la frontière avec le Soudan et à protéger les installations stratégiques, notamment le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne.
Dans le même ordre d’idées, la proximité du camp avec le barrage, situé à une centaine de kilomètres, a suscité l’inquiétude de plusieurs responsables et diplomates, qui ont mis en garde contre le risque d’extension du conflit à cette zone sensible en cas d’escalade des combats. L’information de Reuters est corroborée par une enquête menée ultérieurement par le Laboratoire de recherche en sciences humaines de l’Université de Yale, qui a mis en évidence des activités compatibles avec un soutien militaire direct aux Forces de soutien rapide au sein d’une base des Forces de défense nationale éthiopiennes à Assosa, dans la région de Benishangul-Gumuz, entre le 29 décembre 2023 et le 29 mars 2024.
Selon le laboratoire de Yale, l’activité s’est étendue au-delà de la formation pour inclure le soutien logistique et opérationnel. Une activité intense a été observée, notamment l’arrivée, en un laps de temps très court, de camions et de véhicules transformés en plateformes de combat, ainsi que d’une infrastructure de ravitaillement active comprenant des tentes, du matériel et des camions-citernes. Ces véhicules sont identiques à ceux utilisés lors des combats au Soudan, en particulier sur le front du Nil Bleu, ce qui est corroboré par la proximité géographique de la base, située à seulement une centaine de kilomètres des combats.
Au niveau aérien, des hélicoptères Mi-17 et des avions de transport militaire C-130 ont été observés à l’aéroport d’Assosa, ainsi que des travaux de développement et de fortification en cours. Le rapport conclut que les attaques des Forces de soutien rapide contre l’État du Nil Bleu sont menées depuis le territoire éthiopien et qu’elles bénéficient d’un soutien depuis une installation militaire officielle. Sur cette base, des enquêtes journalistiques ont permis de conclure qu’une vaste zone militaire, comprenant un aérodrome, a été établie en Éthiopie et sert de plateforme logistique, opérationnelle et d’entraînement avancée pour les Forces de soutien rapide et leurs alliés.
« Il existe une zone militaire étendue, dotée d’un aéroport, qui a été établie sur le territoire éthiopien et qui sert de plateforme logistique, opérationnelle et d’entraînement avancée pour les Forces de soutien rapide. »
Par ailleurs, des comptes de suivi et de vérification en sources ouvertes ont révélé que le soutien éthiopien aux Forces de soutien rapide (FSR) s’étendait à la mise en place d’un réseau de transport et d’approvisionnement à plusieurs voies. Selon ces données, les aéroports éthiopiens servent de points de départ et de plateformes logistiques pour les approvisionnements destinés aux FSR, que ce soit vers le front sud-est via le Nil Bleu ou vers le front ouest via l’aéroport de N’Djamena au Tchad.
Ces itinéraires révèlent un schéma récurrent de trafic aérien en provenance des pays de la région soutenant Hemedti et atterrissant dans des aéroports éthiopiens, parfois via des points de transit au Kenya ou en République centrafricaine, avant d’être redirigé vers différents théâtres d’opérations au Soudan. Cette activité ne se limite pas aux voies aériennes, mais comprend également des lignes d’approvisionnement terrestres et maritimes, notamment des cargaisons arrivant au port de Berbera au Somaliland avant d’être transportées par voie terrestre vers la région d’Assosa, soutenant directement le Front Sud.
Dans un contexte similaire, Jawar Mohammed, homme politique d’opposition oromo éthiopien, a pointé du doigt l’implication d’Ethiopian Airlines dans le transport d’éléments des Forces de soutien rapide via des vols civils, allégations renforcées par des clips vidéo diffusés par certains combattants et documentés par des plateformes de vérification ouvertes, soulevant des questions sur l’utilisation d’avions civils dans des missions de nature militaire.
Le politicien d’opposition éthiopien Oromo, Jawar Mohammed, a souligné l’implication d’Ethiopian Airlines dans le transport d’éléments des Forces de soutien rapide via des vols civils.
Pris ensemble, ces indicateurs, conjugués aux conclusions des rapports d’enquête, dressent un tableau plus précis du rôle central et direct de l’Éthiopie dans la guerre du Soudan. Ce rôle englobe la formation, le soutien logistique et opérationnel, ainsi que la gestion des voies d’approvisionnement au sein d’un réseau complexe. L’importance de ces indicateurs réside non seulement dans la révélation de la nature du soutien éthiopien à Hemedti, mais aussi dans la question de savoir comment l’Éthiopie est passée d’un rôle de médiateur cherchant à gérer l’équilibre des pouvoirs au Soudan à celui d’acteur pleinement impliqué dans le conflit, prenant parti pour l’une des factions.

Abiy Ahmed… un médiateur dont le mandat fut de courte durée
Quelques mois seulement après l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en Éthiopie, la révolution de décembre 2018 a éclaté au Soudan, mettant fin à trois décennies de règne de Bachir. À ce moment-là, Addis-Abeba semblait privilégier une approche différente, axée sur l’apaisement des tensions régionales et le rétablissement des relations avec les pays voisins.
Abiy Ahmed a mis fin à un long conflit avec l’Érythrée et a resserré les liens avec la Somalie, établissant un axe régional tripartite composé d’Addis-Abeba, d’Asmara et de Mogadiscio. Dans ce contexte, le jeune Premier ministre éthiopien s’est positionné comme médiateur dans la crise soudanaise, l’Éthiopie menant les efforts de médiation entre le Conseil militaire de transition et les Forces de la liberté et du changement, représentant le mouvement civil, afin d’établir un cadre de gouvernance pour la période de transition suivant la révolution.
« Les efforts éthiopiens ont permis d’obtenir la signature du document constitutionnel en août 2019, qui est devenu le cadre de gouvernance de la période de transition au Soudan. »
Les efforts éthiopiens ont abouti à la signature de la Déclaration constitutionnelle en août 2019, qui a établi le cadre de gouvernance pour la période de transition. Abiy Ahmed a assisté à la cérémonie de signature en tant que garant de la transition politique et a été chaleureusement accueilli dans les milieux soudanais, comme en témoignent les slogans scandés par certains militants et forces politiques, notamment « L’Éthiopie est la sœur de mon pays ». Ce slogan n’était pas qu’une simple expression émotionnelle passagère, mais revêtait une forte portée symbolique, car il évoque les premiers vers d’une célèbre chanson du regretté artiste soudanais Abdel Karim al-Kabli : « L’Égypte, sœur de mon pays, ma sœur », une phrase historiquement liée aux relations soudano-égyptiennes. En ce sens, le slogan apparaissait comme une réorientation de ce même symbolisme politique, mais cette fois-ci vers Addis-Abeba.
Deux mois plus tard, cette présence régionale a culminé avec l’attribution du prix Nobel de la paix à Abiy Ahmed, récompensant son rôle dans la résolution du conflit avec l’Érythrée, l’avancement de la transition politique au Soudan et la promotion des réformes internes en Éthiopie. Toutefois, cette médiation éthiopienne au Soudan ne s’inscrivait pas dans des considérations stratégiques plus larges, puisqu’elle a contribué à façonner une position soudanaise relativement neutre sur la question du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), offrant ainsi à l’Éthiopie une plus grande marge de manœuvre pour mener à bien le projet et négocier avec l’Égypte.

Plus tard, le différend concernant la région d’al-Fashqa, dans l’État d’al-Qadarif, a marqué un tournant décisif dans les relations entre Addis-Abeba et Khartoum, mettant fin à une période d’harmonie politique qui avait duré environ deux ans. Al-Fashqa est une zone agricole fertile d’environ 1,2 million d’hectares. Khartoum fonde sa souveraineté sur la région sur l’accord de 1902 signé entre l’empereur éthiopien Ménélik II et les autorités britanniques, qui stipule qu’elle appartient au Soudan, tandis qu’Addis-Abeba a toujours revendiqué une bande de terre à l’intérieur de cette région.
Depuis des décennies, une situation frontalière ambiguë persiste, des agriculteurs éthiopiens s’étant installés dans la région. Leur présence est liée à des accords informels qui leur permettent d’exploiter des terres en échange du paiement d’impôts à l’Éthiopie, en l’absence quasi totale de forces soudanaises depuis le milieu des années 1990, suite aux tensions entre les deux pays dues aux accusations éthiopiennes portées contre des parties soudanaises impliquées dans la tentative d’assassinat du président égyptien Mohamed Hosni Moubarak à Addis-Abeba en 1995.
« Le différend concernant la région d’al-Fashqa a mis fin à une lune de miel politique de deux ans entre Khartoum et Addis-Abeba. »
Cependant, la situation a commencé à évoluer avec le déclenchement de la guerre au Tigré en 2020. L’armée éthiopienne, absorbée par son front intérieur, a alors permis au Soudan de se redéployer à al-Fashqa et de revendiquer la reconquête de « territoires usurpés ». Depuis lors, les affrontements frontaliers entre les deux camps se sont intensifiés, transformant la zone en un foyer de tensions. Afin de contenir la crise, les Émirats arabes unis ont proposé en 2021 un plan d’investissement de 8 milliards de dollars, axé sur un projet agricole conjoint et la construction d’une ligne ferroviaire, comme solution au conflit. Toutefois, ce plan n’a pas abouti et al-Fashqa demeure un point de discorde qui continue de peser sur les relations bilatérales.
Par la suite, chaque camp fut absorbé par ses crises internes, ce qui modifia l’équilibre de leurs relations. En Éthiopie, Abiy Ahmed rompit avec sa politique d’apaisement initiale et s’engagea dans une guerre sanglante au Tigré, qui fit un demi-million de morts et plus d’un million de déplacés, et dura deux ans avant de se conclure par un accord fragile à Pretoria en 2022. Toutefois, cet accord ne mit pas fin aux tensions, car des désaccords surgirent rapidement avec les anciens alliés, notamment la région Amhara et l’Érythrée, sans compter les tensions persistantes avec Le Caire.
En revanche, le Soudan était embourbé dans les tensions de la phase de transition entre les composantes civile et militaire, qui ont culminé avec le renversement par la composante militaire du Premier ministre désigné Abdullah Hamdok en octobre 2021, avant son retour temporaire et sa démission ultérieure début 2022. Au milieu de divisions politiques croissantes, le paysage a été remodelé par ce qui est devenu l’Accord-cadre en décembre 2022 avec le soutien international, mais sans un rôle significatif de l’Éthiopie en raison de ses préoccupations internes.
Le Caire passe à l’action… et l’Éthiopie embrasse Hemedti
Dans ce vide relatif, le Caire a entrepris de renforcer sa présence en consolidant ses relations avec l’establishment militaire soudanais et en menant cinq exercices militaires conjoints en seulement deux ans (2020-2022) : Défenseurs du Nil, Aigles du Nil 1, Aigles du Nil 2, Gardien du Sud 1 et Gardien du Sud 2, dans le contexte d’un rapprochement égypto-soudanais motivé par le désir de parvenir à un accord contraignant sur le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne.
Puis survint la guerre du Soudan en avril 2023, alors que les relations entre Addis-Abeba et Khartoum étaient déjà tendues par des tensions antérieures concernant la région d’al-Fashaga et le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), ainsi que par les inquiétudes éthiopiennes face au rapprochement égypto-soudanais croissant. Ces tensions s’intensifièrent avec des informations faisant état d’infiltrations de groupes éthiopiens à al-Fashaga au début du conflit, allégations démenties par la suite par Abiy Ahmed, soulignant la fragilité de la situation frontalière. Malgré cela, l’Éthiopie adopta initialement une position appelant à la désescalade, à la retenue et à la reprise du dialogue entre les deux parties belligérantes : l’armée et les Forces de soutien rapide (FSR). Cependant, cette approche fut rejetée par Khartoum, qui y vit une assimilation d’un gouvernement légitime à une rébellion menée par Hemedti.
« Lors du sommet de l’IGAD, Abiy Ahmed a appelé à la création d’une zone d’exclusion aérienne et au retrait de l’artillerie lourde du Soudan, affirmant que le pays souffrait d’un vide de leadership, une allégation fermement rejetée par le ministère soudanais des Affaires étrangères. »
Au fil des mois, la divergence s’est accentuée, donnant lieu à de vives tensions diplomatiques. En juillet 2023, lors d’un sommet de l’IGAD, Abiy Ahmed a appelé à l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et au désarmement de l’artillerie lourde au Soudan, affirmant que « le Soudan souffre d’un vide de leadership ». Le ministère soudanais des Affaires étrangères a fermement rejeté ces déclarations, les jugeant comme une atteinte à la souveraineté soudanaise et une ingérence inacceptable dans ses affaires intérieures. En août 2023, Addis-Abeba a accueilli des réunions du Conseil central des Forces de la liberté et du changement, une initiative que Khartoum a perçue comme un soutien à l’aile politique des Forces de soutien rapide (FSR), compte tenu de ses liens étroits avec Hemedti, et comme un signe de la partialité croissante de l’Éthiopie dans cette crise.
Le changement le plus significatif s’est toutefois produit vers la fin de cette même année, lorsque l’Éthiopie a reçu Hemedti à Addis-Abeba lors de cérémonies officielles, témoignant d’une hospitalité manifeste. Abiy Ahmed s’y est entretenu avec le commandant des Forces de soutien rapide lors d’une réunion consultative, dont il a partagé des photos sur ses comptes officiels de réseaux sociaux. Pour Khartoum, cette rencontre n’était pas un simple engagement politique, mais une déclaration de fait : l’Éthiopie avait abandonné son rôle de médiateur et était entrée dans le conflit en tant que partie prenante.

Cette impression fut renforcée début 2024 par une rencontre entre Hemedti et le chef de la coalition « Progrès », Abdullah Hamdok, qui aboutit à la Déclaration d’Addis-Abeba, appelant à la désescalade et au dialogue. Cependant, Khartoum interpréta cette initiative comme une tentative de réhabilitation politique d’Hemedti et de lui fournir une protection civile sous l’égide de l’Éthiopie, au moment même où les accusations de violations massives des droits de l’homme portées contre ses forces depuis le début du conflit se multipliaient.
Les tensions entre Khartoum et Addis-Abeba persistaient, et la visite d’Abiy Ahmed au Soudan en juillet 2024 ne parvint pas à endiguer la crise. Cette visite visait à minimiser les pertes et à obtenir quelques gains, à un moment où l’armée soudanaise avait repris l’ascendant sur le terrain. Ce contexte coïncidait avec une région tendue, marquée par l’échec des tentatives de l’Éthiopie d’obtenir un accès à la mer via un accord avec le Somaliland, la détérioration des relations avec Mogadiscio qui en résulta, l’entrée en lice de l’Égypte avec un accord militaire avec la Somalie, et un rapprochement trilatéral entre Le Caire, Mogadiscio et Asmara. Le Soudan s’est également aligné sur cet axe, notamment en raison des troubles persistants en Éthiopie, dans les régions du Tigré, d’Amhara et d’Oromia.
« L’Éthiopie est passée du rôle de médiateur à celui de parti politique dans le conflit soudanais, avant de se retrouver directement impliquée dans la logistique et l’armement des Forces de soutien rapide. »
Malgré les efforts d’Addis-Abeba pour contenir la situation qui se détériorait, la visite n’a pas abouti à des mesures concrètes visant à rassurer Khartoum quant à un changement de position de l’Éthiopie sur la guerre ou sur les Forces de soutien rapide. Au contraire, les soupçons se sont accrus quant à la poursuite du soutien logistique, notamment en raison du rôle continu de l’Éthiopie comme base ouverte pour le comité de coordination « Progrès » et de l’espace politique et médiatique qu’elle offrait à ses activités – une situation que l’armée soudanaise a perçue comme une division des rôles entre les pouvoirs politique et militaire.
Ces tensions ont atteint leur paroxysme récemment, le Soudan ayant officiellement annoncé, par l’intermédiaire de son ministère des Affaires étrangères, son accusation d’implication directe de l’Éthiopie dans le conflit. L’Éthiopie aurait autorisé l’utilisation de son territoire comme base de lancement pour des drones ciblant des positions soudanaises en février et mars. Cet épisode marque l’aboutissement d’un processus qui s’est étalé sur plusieurs années, durant lequel l’Éthiopie est passée du rôle de médiateur à celui d’acteur politique du conflit, avant de se retrouver directement impliquée dans la logistique et l’armement des opérations militaires des Forces de soutien rapide.

Le Soudan dans l’esprit d’Abiy Ahmed
Le changement de position d’Abiy Ahmed vis-à-vis du Soudan ne peut s’expliquer par un seul facteur ; ses motivations sont multiples, allant des affaires intérieures éthiopiennes à la situation régionale. L’ouverture d’un front dans la région du Nil Bleu ne se limite pas à un simple différend frontalier entre deux pays, mais s’inscrit dans une stratégie plus large visant à remodeler l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique, notamment face à l’instabilité croissante en mer Rouge.
Sur le plan intérieur, le régime d’Abiy Ahmed est confronté à de nombreux défis. Au premier rang desquels figure une économie en difficulté, aggravée par la guerre contre l’Iran, qui a engendré une grave crise des carburants. À cela s’ajoutent des défauts de paiement chroniques et des grèves, tant au niveau du travail que des différents secteurs, qui réclament de meilleures conditions de travail et des services de qualité, notamment dans le secteur de la santé. Surtout, le dilemme de l’intégration nationale demeure irrésolu. Les tensions ethniques se sont propagées, notamment entre les Oromo et les Amhara, et ont dégénéré en conflit armé ouvert avec ces derniers. Parallèlement, l’accord de paix avec la région du Tigré reste fragile, faisant planer la menace d’une reprise des hostilités.
« L’ouverture d’un front dans le Nil Bleu ne doit pas être interprétée comme une simple tension frontalière entre deux pays, mais comme un élément d’une stratégie plus large visant à remodeler les équilibres dans la Corne de l’Afrique. »
Ces crises, qui ont engendré une situation humanitaire tragique et des déplacements massifs de population dans les zones de conflit, surviennent dans un contexte politique délicat, coïncidant avec des élections imminentes et alimentées par les critiques concernant le recul des libertés, la restriction de la sphère politique et l’érosion du contrôle de l’État. Dans ces circonstances, la politique d’Abiy Ahmed ces dernières années s’apparente davantage à une stratégie de « bond en avant » : tenter de contenir les crises internes en les exportant ou en les contournant par le biais de mégaprojets, d’une rhétorique ambitieuse et d’efforts visant à renforcer son influence régionale, tels que le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, les projets de construction de trois nouveaux barrages sur le Nil Bleu et l’annonce d’un projet de construction du plus grand aéroport international du continent. Tous ces outils servent à asseoir sa légitimité politique, malgré leur impact direct limité sur les conditions de vie.
Au niveau régional, Abiy Ahmed gère ses crises internes en les exportant plutôt qu’en les contenant. L’accès à la mer, que le Premier ministre éthiopien a érigé en priorité du discours officiel de son pays ces dernières années, occupe ici une place centrale. C’est sur cette base qu’a été lancé le projet de création d’une force navale, présenté à la population comme une question existentielle, révélant ainsi l’ambition de redéfinir la position et l’avenir de l’Éthiopie dans la région.
« Abiy Ahmed gère ses crises internes en les exportant à l’étranger au lieu de les contenir. »
Cela s’est manifesté par les menaces répétées de reprendre le port d’Assab à l’Érythrée et de considérer sa perte comme une erreur historique à corriger, comme l’a déclaré Abiy Ahmed lors de la célébration de l’ouverture du barrage de la Renaissance en septembre de l’année dernière, et auparavant, début 2024, par l’initiative envers le Somaliland et la signature d’un mémorandum d’entente accordant à l’Éthiopie un accès souverain à la mer Rouge et une base navale.
Tout cela s’inscrivait dans une stratégie de repositionnement éthiopienne, motivée par la volonté de modifier l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique. Ces initiatives ont rapproché la Somalie de l’Égypte, qui, de son côté, a rapidement signé un accord militaire avec Mogadiscio, tout en renforçant ses liens avec l’Érythrée. Il en a résulté la formation d’un nouvel axe régional entre ces trois pays, unis par une perception commune de la « menace éthiopienne ».

Dans ce contexte, le Soudan est devenu un théâtre d’opérations central, non seulement en raison de sa situation géographique, mais aussi parce qu’il constitue un carrefour stratégique pour la sécurité de la mer Rouge, l’équilibre des pouvoirs avec l’Égypte et l’Érythrée, et les zones d’influence concurrentes dans la Corne de l’Afrique. Par conséquent, l’implication de l’Éthiopie dans le conflit et sa tentative d’instaurer une nouvelle réalité sur le terrain sont inextricablement liées à ses efforts pour étendre son influence dans les zones d’influence des rivaux d’Addis-Abeba au Caire et à Asmara, et pour contenir l’escalade de l’influence égyptienne en Somalie, à Djibouti, en Érythrée et au Soudan même, où l’Égypte a intensifié ses efforts diplomatiques et militaires pour protéger son flanc sud.
L’exemple le plus frappant est l’article du New York Times paru en février dernier concernant une base égyptienne avancée dans le désert occidental, fournissant un soutien opérationnel à l’armée soudanaise. On peut également citer les reportages du magazine Africa Intelligence et du réseau local soudanais Ain sur la mort d’un général de brigade et de trois soldats égyptiens sur le front soudanais lors de missions d’entraînement, de soutien opérationnel et de logistique (Le Caire n’a pas confirmé officiellement les causes du décès du général de brigade, mais a organisé des funérailles militaires en son honneur). Par ailleurs, la déclaration égyptienne publiée fin 2018 concernant les lignes rouges au Soudan peut être interprétée comme une réponse directe aux actions éthiopiennes.
Sur le plan économique, le Soudan, si l’équilibre des pouvoirs venait à évoluer, offre à l’Éthiopie de nombreuses opportunités, notamment l’accès à ses ressources agricoles et minières inexploitées, en particulier les terres rares, abondantes au Soudan. L’importance de l’or soudanais est apparue récemment, le pays ayant annoncé une multiplication par dix de sa production, passant de 4 à 40 tonnes en une seule année, générant des recettes d’environ 3,5 milliards de dollars – soit près de la moitié des exportations totales de l’Éthiopie lors du dernier exercice fiscal.
« L’augmentation soudaine des exportations d’or de l’Éthiopie ne peut s’expliquer indépendamment du Soudan. »
Techniquement, une telle augmentation serait difficile à réaliser sans découvertes importantes, qui n’ont pas été annoncées. Cependant, le ministre soudanais des Finances, Jibril Ibrahim, a reconnu dans des déclarations rapportées par l’AFP que seulement 20 tonnes d’or avaient été exportées par les voies officielles sur une production totale de 70 tonnes en 2023, soit un manque à gagner de 50 tonnes qui ont été sorties clandestinement du pays.
Un rapport de Swiss Aid a révélé l’implication de réseaux internationaux et régionaux dans le détournement de l’or soudanais. Ce rapport indique que des pays voisins, comme le Soudan du Sud, le Tchad et l’Éthiopie, servent de plateformes de transit pour la réexportation de l’or soudanais et la modification de son origine avant son arrivée sur les marchés mondiaux. Ces informations concordent avec celles du magazine Ethiopian Reporter, qui rapporte que la ville éthiopienne de Shire est devenue une plaque tournante régionale du trafic d’or soudanais.
L’Éthiopie mise sur Hemedti
À la lumière de ces changements, on comprend mieux l’évolution du comportement de l’Éthiopie au Soudan, passant de médiateur à soutien actif d’Hemedti. Les expériences passées, de la crise d’al-Fashaga aux complexités du projet du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD), et même le rapprochement croissant entre le Soudan et l’Égypte, ont toutes révélé les limites d’un partenariat stable avec l’État soudanais, notamment en raison de l’insistance de l’establishment militaire sur la souveraineté et les frontières. À l’inverse, collaborer avec un acteur non étatique comme les Forces de soutien rapide (FSR), avec toute la flexibilité politique et militaire que cela implique, offre une plus grande marge de manœuvre pour la gestion des équilibres frontaliers et des ressources, ainsi que pour la définition des sphères d’influence et le positionnement géopolitique.
« L’implication de l’Éthiopie ne semble pas être un détail passager dans le cours de la guerre, mais plutôt un facteur qui en redéfinit le déroulement. »
L’intervention éthiopienne au Soudan, pays longtemps oublié et en proie à une quatrième année de guerre, a transformé ce simple champ de bataille en un véritable champ de bataille, un tableau de destruction, de mort, de déplacements de population, d’effondrement et de dévastation généralisée, complexifiant encore davantage un contexte régional déjà complexe. Réduire le conflit soudanais à de simples descriptions comme une guerre civile ou une lutte entre deux généraux n’est plus pertinent. Il est devenu un enjeu majeur dans la gestion des équilibres de puissance régionaux et un carrefour de projets concurrents dans une Corne de l’Afrique aux prises avec de profondes crises internes et entrant dans une phase de restructuration sans fin, au sein d’une région instable et d’un système international déséquilibré.
L’implication de l’Éthiopie n’est pas un simple détail dans le déroulement de la guerre, mais un facteur qui en redéfinit la trajectoire. Son rôle risque d’orienter le Soudan vers l’une des trois voies suivantes : soit la consolidation de l’influence éthiopienne dans certaines régions soudanaises par des moyens indirects, soit une dérive vers un conflit régional, notamment avec l’Égypte et l’Érythrée, soit la poursuite de la guerre, entraînant la multiplication des centres d’influence et une fragmentation du pouvoir central au Soudan. C’est ce paradoxe qui ouvre cet article. Si Khartoum a joué un rôle dans la modification des rapports de force à Addis-Abeba il y a plusieurs décennies, la situation est aujourd’hui inversée : l’Éthiopie cherche à promouvoir ses intérêts en influençant l’avenir de la gouvernance et du pouvoir au Soudan.

