Faire du bruit avec des casseroles et allumer des feux dans les rues de La Havane est devenu un spectacle courant en réponse à l’obscurité imposée par la crise énergétique (français).

Dans un contexte de coupures de courant pouvant atteindre 22 heures par jour, d’un embargo pétrolier américain strict et de visites de renseignement exceptionnelles, Cuba est confrontée à une escalade américaine sans précédent qui menace de reproduire le scénario vénézuélien .

Ce train de pressions s’inscrit dans le cadre d’efforts manifestes visant à pousser le régime cubain à faire d’importantes concessions politiques et économiques, allant même jusqu’à menacer de poursuites pénales l’ancien président Raul Castro .

Blocus énergétique et surveillance militaire

La pression est manifeste dans la crise énergétique paralysante. Depuis janvier dernier, l’administration du président Donald Trump a imposé un embargo pétrolier, n’autorisant qu’un seul pétrolier russe, l’« Anatoly Kolodkin », à entrer sur le territoire en mars.

En conséquence, le ministre cubain de l’Énergie a annoncé que les réserves de carburant étaient complètement épuisées, ce qui a entraîné la mise hors service simultanée de 65 % du territoire cubain.

Cette situation, qui a entraîné l’arrêt des services et la détérioration des aliments, a incité les habitants de La Havane et des quartiers environnants à manifester la nuit, en tapant sur des casseroles et des poêles pour exiger le rétablissement de l’électricité, selon des témoignages rapportés par des agences de presse internationales.

L’escalade ne s’est pas limitée à l’économie, mais s’est étendue à une démonstration de force militaire. Ces dernières semaines, les forces et les services de renseignement américains ont mené des dizaines de vols de reconnaissance au large des côtes cubaines à l’aide de drones et d’autres aéronefs, une initiative qui a exacerbé les tensions sur l’île.

Une femme passe devant une station-service vide à La Havane, le 15 mai 2026.
L’embargo pétrolier américain a vidé les stations-service cubaines, plongeant l’île dans une paralysie quasi totale et un état de « zéro option » (en français).

Scénario vénézuélien

Au milieu de ces tensions, les médias américains ont fait fuiter l’intention du ministère de la Justice de porter des accusations criminelles contre l’ancien président Raul Castro (94 ans).

Les accusations potentielles se rapportent à un incident survenu en 1996, lorsque des avions de guerre cubains ont abattu deux avions civils appartenant au groupe d’opposition « Frères pour le Salut », alors que Castro était ministre de la Défense.

Des médias occidentaux, notamment le New York Times, établissent un lien entre cette tendance et ce qui s’est passé au Venezuela en début d’année, lorsqu’une accusation similaire a servi de prétexte à une opération militaire qui a conduit à l’arrestation du président Nicolas Maduro et à son transfert aux États-Unis.

Trump a renforcé cette menace en déclarant que le porte-avions « Abraham Lincoln » pourrait être stoppé à seulement 100 mètres des côtes cubaines.

Mais l’historien Armando Chaguaceda, s’exprimant dans le journal espagnol El País, souligne une différence structurelle fondamentale, arguant que la structure du pouvoir à Cuba est plus homogène et cohérente, et n’est pas un « groupe de centres de pouvoir concurrents » comme c’est le cas au Venezuela, ce qui rend son infiltration extrêmement difficile.

Dans le même temps, il a averti que cette centralisation extrême pourrait faire de l’effondrement du système – s’il devait se produire – un effondrement soudain et total.

***Usage interne uniquement*** Le président vénézuélien Nicolas Maduro, interviewé par Al Jazeera
Le président vénézuélien Nicolas Maduro après son arrestation par les forces américaines (Al Jazeera)

Le 3 janvier, les forces spéciales américaines ont lancé une offensive contre le Venezuela, entraînant l’arrestation du président Maduro et de son épouse, et leur transfert à New York pour y être jugés. Washington accuse Maduro, entre autres, de terrorisme lié au trafic de drogue et de possession d’armes.

Le président américain a annoncé par la suite que son pays prendrait en charge l’administration du Venezuela pendant une période de transition et enverrait ses entreprises investir dans le secteur pétrolier, sans préciser de calendrier.

« Diplomatie de soumission » et aide conditionnelle

La pression américaine sur Cuba s’accompagne d’une manœuvre de renseignement, représentée par l’arrivée à La Havane du directeur de la Central Intelligence Agency ( CIA ), John Ratcliffe, pour rencontrer des responsables cubains, dont le petit-fils de Raul Castro.

Selon le New York Times , Ratcliffe a averti que les postes d’écoute russes et chinois devaient être fermés, une mesure que l’analyste Peter Kornbluh, spécialiste des relations américano-cubaines, a décrite à CNN comme une « diplomatie de soumission ».

Dans le contexte de la crise croissante, Washington a offert 100 millions de dollars d’aide à condition qu’elle soit distribuée par l’intermédiaire de l’Église catholique et non du gouvernement, et le secrétaire d’État Marco Rubio a stipulé un « changement de direction » comme condition préalable à son versement.

Le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodriguez, a déclaré que son pays était « prêt à écouter les détails de la proposition et la manière dont elle serait mise en œuvre », sans pour autant l’accepter explicitement.

Parallèlement à cette prudence diplomatique, Cuba est en état d’alerte interne pour faire face aux pires scénarios, l’Agence cubaine de la défense civile ayant publié un « guide familial » enjoignant les citoyens à se préparer à une « éventuelle agression militaire », et appelant les familles à préparer des kits d’urgence et à apprendre les premiers secours.

Le président cubain Miguel Diaz-Canel (à droite) et le colonel cubain Raul Guillermo Rodriguez Castro, petit-fils de l'ancien président Raul Castro, assistent aux funérailles des 32 soldats cubains tués lors de l'incursion américaine au Venezuela au cimetière Colon de La Havane le 16 janvier 2026.
Le président Diaz-Canel (à droite) et à côté de lui le petit-fils de Castro, qui a joué un rôle central dans les récentes négociations sur les renseignements (AFP)

Les racines du conflit : de Roosevelt à la « cubanisation de Cuba »

Pour comprendre cette escalade, la chercheuse Deborah Schnoukal souligne sur le site « The Conversation » que les efforts de Washington pour contrôler Cuba sont antérieurs à la Guerre froide. En 1898, les États-Unis ont exploité la révolution cubaine contre le colonialisme espagnol pour intervenir et occuper l’île, afin d’empêcher son indépendance complète, craignant une répétition du scénario de la révolution haïtienne à proximité, où les esclaves étaient alors parvenus à renverser le colonisateur et à établir une république indépendante.

Le ressentiment américain atteignit son paroxysme en 1906, lorsqu’une lettre privée du président Theodore Roosevelt révéla son extrême colère envers la « petite république cubaine », exprimant son désir de « rayer son peuple de la surface de la terre ».

Cette période historique – qui pendant des décennies a traité Cuba comme une « destination touristique » américaine – a jeté les bases d’un conflit de longue durée, qui a véritablement commencé en 1959 avec l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro et le lancement de son projet de « cubanisation de Cuba » visant à restaurer la souveraineté nationale.

Finalement, cette escalade prend une dimension supplémentaire compte tenu de son calendrier, car des fuites indiquent que l’éventuelle mise en accusation de Raul Castro sera publiée le 20 mai, jour de l’indépendance de Cuba et de l’évacuation des forces américaines, ramenant ainsi au premier plan l’héritage du conflit historique entre Washington et La Havane.

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